
DeeeMines est une startup spécialisée dans le recyclage des plastiques ignifugés issus notamment des DEEE, avec une approche centrée sur l’extraction de l’antimoine, un métal critique aujourd’hui entièrement importé en Europe. À travers cette interview, Kristell Riou-Nivert , cofondatrice de DeeeMines, nous partage sa vision des procédés actuels, mais aussi les enjeux réglementaires et les défis liés à la détection et à la valorisation des plastiques bromés.
NextWaste : Que pensez-vous de la détection actuelle des plastiques bromés ?
Kristell Riou-Nivert : Chez Deeemines, on est en train de faire justement l’étude et l’état de l’art de toutes ces techniques-là pour nous en faire un avis critique depuis janvier. Donc, on n’est pas encore au stade de nos conclusions nettes, mais là, on est en train de contacter pas mal de centres de tri qui gèrent des DEEE. On leur demande de nous envoyer des échantillons. Selon les centres de tri, il y a certains qui vont faire que la XRF ( Spectrométrie de fluorescence des rayons X), d’autres qui vont faire que de la flottation. Donc, du tri par densité. Et on se rend compte, nous, que selon la technique utilisée par le centre de tri, tu ne peux pas avoir la même quantité d’impureté.
NW : Des procédés de débromation existent déjà (pyrolyse, solvolyse, CO₂supercritique). Quelle est la véritable différenciation de DeeeMines sur l’extraction sélective de l’antimoine, et qu’est-ce qui protège votre approche face à des acteurs industriels établis qui pourraient intégrer cette brique ?
KRN : Les procédés existants de débromation peuvent extraire le brome, mais ne permettent pas d’extraire sélectivement l’antimoine. Avec ces procédés, l’antimoine reste mélangé aux autres éléments.
Le procédé de DeeeMines permet d’extraire spécifiquement l’antimoine, puis les composés bromés, tout en préservant la matrice plastique. Cela permet de valoriser le plastique dépollué par la suite.
Dès le départ, nous avons pensé le projet pour qu’il soit le moins impactant possible. On travaille avec des intrants recyclés en boucle fermée, à température ambiante et pression atmosphérique. Cela rend notre procédé moins énergivore et potentiellement moins coûteux que d’autres solutions.
NW : Les plastiques bromés issus de DEEE sont souvent classés déchets dangereux ou POP. Comment votre procédé s’inscrit-il dans ce cadre, notamment en termes de statut de sortie de déchet pour l’antimoine récupéré et le plastique décontaminé ?
KRN : Tout l’objectif est de faire sortir ce plastique du statut de déchet dangereux pour pouvoir le valoriser dans la filière classique. Et pour cela, nous allons entamer un processus de certification. Il y a des démarches longues et contraignantes à engager, et il faudra préciser les critères de résultats auprès des autorités compétentes pour s’assurer que ces plastiques puissent sortir du statut de déchets dangereux. C’est possible et notre initiative est en cours.
NW : Votre procédé est-il aujourd’hui en mesure de traiter des flux réels issus de centres de tri DEEE, avec toute leur hétérogénéité, ou êtes-vous encore en phase pilote sur des flux reconstitués en laboratoire ?
KRN : Il a été très important pour nous de travailler rapidement sur des flux réels. Nous avons donc travaillé sur des plastiques de coques d’ordinateur dès les premiers essais.
Aujourd’hui, plusieurs centres de tri partenaires nous envoient des échantillons des flux de plastiques bromés qu’ils envoient initialement à l’incinérateur. Cela nous offre l’opportunité d’optimiser notre procédé au laboratoire ayant immédiatement en tête les contraintes réelles : variabilité des compositions de ces flux, des granulométries ou d’éléments indésirables. Nous avons déjà plus de 100 kg de déchets réels à tester !
NW : L’antimoine est une matière critique selon l’UE, mais son cours reste volatile. Comment construisez-vous votre modèle économique sans dépendre uniquement du prix spot de l’antimoine recyclé, et quelle part du ROI repose sur la valorisation du plastique débromé en sortie de procédé ?
KRN : On est parti du constat que les plastiques bromés constituent une épine dans le pied des centres de tri. Aujourd’hui, il sont systématiquement envoyés en incinération, ce qui coûte cher.
Notre objectif, c’est donc de proposer une prestation moins coûteuse que l’incinération, et à terme, de déployer plusieurs unités proches des centres de tri et des recycleurs. L’idée, c’est d’extraire l’antimoine et de permettre à l’utilisation de ce plastique dépollué.
À l’échelle européenne, on estime entre 240 000 et 300 000 tonnes de déchets plastiques bromés par an. Avec une teneur moyenne de 3 à 4 % d’antimoine, cela représente environ 10 000 à 13 000 tonnes d’antimoine contenues dans ces flux.
En France, le gisement est estimé autour de 20 000 tonnes de plastiques bromés, avec une incertitude sur la part réellement ignifugée (les flux étant souvent dilués avec d’autres plastiques).
Oui, le cours de l’antimoine est très volatil, car c’est un minerai 100 % importé (Chine, Russie, Tadjikistan) et lié au contexte géopolitique actuel. On en consomme entre 30 000 et 40 000 tonnes annuellement en Europe. Il est utilisé notamment en tant que ignifugeant des plastiques, et comme durcisseur de plomb.
Son prix a été multiplié par 6 entre 2021 et 2025, notamment à cause de la fermeture des exportations chinoises.
L’idée de DeeeMines serait de proposer un antimoine à prix stable pour les industriels, avec seulement un % mineur qui suivrait le cours du marché.
NW : Le seuil de 2000 ppm de brome utilisé pour distinguer plastiques bromés et non bromés est-il aujourd’hui adapté aux réalités industrielles, ou constitue-t-il un frein à la valorisation ?
KRN : D’abord, il est essentiel de souligner que ce seuil est appelé à être abaissé dans les prochaines années. Cette évolution entraînera mécaniquement une augmentation du volume de plastiques classés comme « bromés », ce qui renforcera la nécessité de disposer de techniques de détection et de séparation plus performantes.
Aujourd’hui, le problème n’est pas le seuil lui-même, mais l’absence d’outils de tri suffisamment précis pour séparer efficacement les plastiques bromés des autres matériaux.
Avec l’abaissement prévu de ce seuil, le volume de plastiques considérés comme bromés va augmenter, ce qui risque d’aggraver la situation : plus de matériaux non bromés incinérés, des coûts accrus pour les centres de tri, et une perte de ressources recyclables.


